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Paulin Duchesne (1933-2014)
Notice biographique

A.  Je suis de mon enfance… 

« Je suis de mon enfance comme d’un pays »: comme cette affirmation d’Antoine de Saint-Exupéry sied à Paulin! Paulin est né le 4 avril 1933 à Hachy. Heureux et fier d’appartenir à  cette petite commune du pays d’Arlon (aujourd’hui section de Habay), il évoquera toute sa vie avec enthousiasme la langue parlée au village, le luxembourgeois, ainsi que l’affection qu’il éprouve dès son plus jeune âge pour ceux qu’on appelle « les vieux », ceux et celles qui sont la mémoire du village et qui l’entretiennent des histoires et légendes du pays qui est le sien. C’est au cœur même de ses racines, au cœur d’une population courageuse, solidaire, simple et joyeuse, que se dessine sa vocation : une passion pour les langues et les peuples dont elles sont le reflet, ainsi qu’un intérêt particulier pour les aînés. Toujours, il a puisé dans ses racines des forces vives. Comme le chêne dont il se réclamait non sans humour, il a grandi dans la riche terre de Lorraine et déployé ses branches robustes et porteuses d’espérance partout où il a œuvré.

« J’aimerais en effet qu’on dise qu’il y a de l’arbre en moi. Une part de chêne, une part de roseau. l’un rompt, mais ne se déracine pas. L’autre plie, mais ne rompt pas… »

Paulin1B. Paulin professeur

Au terme de ses humanités effectuées à l’Athénée royal d’Arlon, Paulin, passionné de littérature, se rend à l’Université de Liège avec la ferme intention de s’inscrire en philologie romane. Mais il s’agit aussi d’être économe et de suivre ainsi les recommandations de son cher  papa, qui lui a appris à ne pas seulement faire ce qu’il aime, mais à aimer ce qu’il fait. C’est pourquoi, lorsqu‘il rencontre un étudiant en économie qui lui propose de racheter ses cours à un prix défiant toute concurrence, il accepte l’offre et s’inscrit…en sciences économiques! « Fais de ton mieux, avait dit papa. Si tu échoues, il y  aura toujours du travail aux champs… »

Paulin se donne à fond à ses études, et décroche les diplômes de licencié en Sciences commerciales et consulaires, licencié en sciences commerciales et administratives, et licencié en sciences commerciales appliquées aux pays en développement. Il décide d’enseigner les matières pour lesquelles il s’est trouvé une passion, et débute sa carrière à l’Institut Saint-Berthuin à Malonne. Dès 1967, il entre au service de l’Université de Namur, à la Faculté de Droit, où il enseigne l’économie de l’entreprise, la micro-économie, la macro-économie et la comptabilité. De 1989 à 1997, il est nommé Directeur des sciences humaines à la même Faculté. Son rayon d’action s’élargit entre-temps aux H.E.C. (Ecoles des Hautes Etudes Commerciales) à Liège, aux Facultés Saint-Ignace à Anvers, et jusqu’à Ouagadougou au Burkina Faso. Il trouve aussi le temps de diriger de nombreux travaux de fin d’études, et de publier plusieurs cours de sciences économiques et de droit commercial à l’intention des élèves de l’enseignement secondaire. Il couronne sa carrière académique par la rédaction d’une thèse de doctorat en sciences de l’environnement à la Fondation Universitaire Luxembourgeoise en 1996.

Le Professeur Yves Poullet, Recteur  de l’Université de Namur et ancien étudiant, assistant puis collègue de Paulin, parle de son vénéré professeur en ces termes : «  Etudiant, j’ai connu Paulin, la barbe noire et drue, le sourire aux lèvres, la craie blanche dans une main, celle de couleur dans l’autre. Sa voix portait haut et nous suivions au tableau la montée des courbes de notre utilité marginale. La leçon rébarbative du professeur livrait enfin ses secrets sous la baguette magique de Paulin : « Tu vois, concluait-il, que c’est simple l’économie. » Il me souvient de l’attention qu’il prêtait à chacune des ouailles qui lui étaient confiées. Comme assistant : « Je conserve de ce temps le souvenir d’un maître comme nos instituteurs d’autrefois, plein du plaisir de nous transmettre à nous, jeunes assistants, le meilleur de lui-même. Il en avait la sagesse et l’humour ne manquait jamais pour remédier à nos découragements. » Le Professeur : « Paulin enseignait la comptabilité et l’économie de l’entreprise comme des jeux où, au-delà des chiffres, il contait  plus qu’il ne comptait. Les étudiants se prenaient à son jeu, rêvaient de cette merveilleuse aventure d’entreprendre. Pas une délibération où il nous ait surpris par sa connaissance des étudiants, toujours défenseur de ceux-ci.»

Ce formidable portrait de Paulin dressé par notre Recteur correspond en tous points au Président de l’UTAN, à l’ami que nous avons accompagné et aimé, toujours en éveil et très attentif au bien-être de chacune et chacun, souriant, rassurant, et le cœur en tenue de service.

C. Paulin poète

Entre les années 1954 et 1985, Paulin publie plusieurs recueils de poèmes : ceci ne surprendra personne, tant sont nombreuses les références qu’il faisait spontanément et avec joie aux grands poètes de la littérature française, des cultures européennes et même mondiales. Les titres même de ces recueils constituent tout un projet de vie. Mentionnons-en ici quelques extraits particulièrement significatifs et attrayants :

Cette herbe sous mes pas (1954). Paulin est alors âgé de 21 ans.

A celle qui viendra comme une fleur des bois
Dans le sentier verdi de mes enfantillages,
A celle qui sera l’inaltérable voix
Dans l’écho familier de l’intime voyage,
A celle qui sera le secret paysage
Sur l’horizon rêvé que je verrai demain,
A celle qui sera mon tout et mon partage
Je donnerai l’espoir qui me remplit les mains

Forces vives (1961)

Comme on traverse un bois j’ai passé mon enfance
Et je me suis peuplé de biches et d’oiseaux.
Les cerfs troublent en moi l’eau mince des ruisseaux;
Des écureuils y sont portés à bout de branche.
Je suis riche d’été plus que terre de blé.
Mon âme est vallonnée et je vais par les combes
Lorsque la nuit est chaude et saigne la colombe
Que sa blancheur désigne aux faims de l’épervier.
L’homme qui sait faner les champs clairs d’églantines
Ne saura violer mes toiles d’araignées.
Ce bois qui pousse en moi d’au-delà les années
Aux sources de mon sang a plongé ses racines.

La maison basse (1984)

Il est venu de loin une herbe dans la bouche
Et froissait de ces baies qu’on décroche en marchant,
L’étudiant.
Il regardait le ciel où le soleil se couche
Il avait tout quitté son âne et ses parents,
L’étudiant.
Il tenait de la main un livre de Verlaine
Pour aller vers la ville à travers les froments,
L’étudiant.
Quand il retournera, qu’il ait encore en main
Le livre de Verlaine et l’herbe entre les dents,
Malgré le temps.
Qu’il sache encore trouver dans le soleil couchant
L’apaisement du feu et du parfum aux pommes.
Alors je l’aimerai à son départ, demain,
Cet homme.

D. Paulin Président

En 1981, le RP. Charles Courtoy, Secrétaire général de l’Université, propose à Paulin de succéder au Professeur Lucien Bragard, décédé inopinément. L’effet de surprise est total dans l’esprit de Paulin, qui, ne se sentant encore guère concerné,  accepte de manière provisoire cette mission impossible, « Le temps de trouver un Président. » Mais celui-ci n’est pas un tiède, et l’aventure au caractère provisoire durera près de 35 ans. Les réformes, les projets, les réalisations se succèdent à un rythme fantastique. Aucun chantier concernant le troisième ne lui échappe! Conférencier de grand talent au charisme contagieux, Paulin dynamise ses collaborateurs, enflamme ses auditoires, avec une attention constante aux nécessités et soucis ce chacune et de chacun, avec cette faculté rare de donner  à chaque interlocuteur l’impression qu’il est pour lui unique au monde et mérite donc des égards particuliers.

Au moment même où Paulin prend la barre de l’UTAN, il entame une réflexion en profondeur sur le rôle et les responsabilités nouvelles des aînés dans une société en pleine mutation : « La personne âgée doit découvrir les nouvelles fonctions auxquelles elle est appelée. » Avec une ardeur toute ardennaise, il informe de ses priorités les plus hautes personnalités de la province et du pays, et s’attache aussi à jeter des ponts vers de très nombreuses universités du troisième âge en Europe, et jusqu’au Canada, où il établit des échanges fructueux avec les universités de Laval-Québec et de Sherbrooke. Visionnaire, il jette toutes ses forces dans un ultime défi, trace les contours d’une charte des universités du troisième âge de demain dans une œuvre parue quelques jours avant qu’il ne nous quitte et qui prend aujourd’hui un relief particulier : « Education et formation tout au long de la vie. Regards croisés sur la situation au troisième âge » (Presses universitaires de Namur, 2014).

L’UTAN d’aujourd’hui concerne quelque 4.000 étudiantes et étudiants à Namur et dans les « antennes » de Dinant, Ciney, Jemeppe-sur-Sambre, Andenne, Eghezée, Couvin, Bièvre et tout récemment Gembloux. Un superbe éventail de cours, ateliers et autres activités leur sont proposés par une centaine de professeurs. Les conférences du mardi suscitent des échanges passionnants et  mobilisent ainsi un grand nombre de participants. Des voyages allant du « citytrip »  au voyage au long cours sont organisés de manière professionnelle et adaptée aux aînés. Sans oublier les marches dites de Pâques et les parcours variés organisés de manière hebdomadaire et  dont le succès va croissant. Un centre intergénérationnel a vu le jour dans les locaux des Ursulines et, comme son nom l’indique, met en présence des jeunes et des seniors. La mise sur pied d’un tel réseau d’activités ne serait pas possible sans le service constant, dévoué et efficace de très nombreux bénévoles qui se chargent de l’accueil, veillent à l’aménagement et à la sécurité des bâtiments, gèrent en bons pères de famille les finances  et le domaine des assurances.

Une question se pose ici : comment un seul homme a-t-il pu mener de front et porter un tel ensemble de projets et réalisations ? Quelle passion a-t-elle pu animer cet économiste qui voulait être romaniste ?  La réponse se lisait au fond de ses yeux clairs lorsqu’il abordait l’un des thèmes touchant au troisième âge, la réponse s’élevait comme le son de sa voix d’orateur lorsqu’il évoquait les défis de demain, la réponse aussi se nouait dans les liens d’amitié franche, rassurante, définitive qu’il établissait avec ferveur et générosité. « L’UTAN, disait une dame en cette rentrée de septembre, est la preuve de la beauté de notre société. » Mission accomplie, Paulin : sans  ton engagement  radical, audacieux  et souriant au service des aînés, le monde serai moins beau.

Paulin3

E. Paulin intime

SPaulin2itôt rentré dans sa maison située sur les hauteurs de la citadelle, Paulin est ardemment attendu par son épouse si attentionnée, bien connue et estimée de tous les membres de l’UTAN, certes. Mais trois adorables « border collies » lui sautent aussitôt dans les bras, réclamant son affection et  lui faisant oublier toutes les contraintes et obligations du programme quotidien. Joies de la promenade vespérale dans les bois de la Marlagne ! Paulin a la passion des chiens, et ceux-ci le lui rendent bien ! Une fois rentré, Paulin s’informe des nouvelles du monde, puis se plonge dans la lecture d’ouvrages judicieusement sélectionnés ou dans la rédaction de synthèses, conférences et autres projets.

Le week-end est attendu avec impatience par Paulin, son épouse et les chiens. En effet, c’est très souvent le retour aux sources, le temps du ressourcement dans la charmante localité de Nobressart. Dès l’arrivée sur place, Paulin s’empresse d’enfiler ses bottes, et entame de longues randonnées solitaires dans les forêts profondes, ou s’adonne à des travaux d’élagage ou de plantation sous l’œil vigilant de ses collies. Il ne reste pas longtemps seul : souvent, les « vieux » de la région échangent avec lui quelques propos ayant trait à son enfance passée au contact d’une riche nature. Ils évoquent les chemins oubliés de la mémoire, ce qui inspirera également Paulin dans son action à l’UTAN.

Qu’il me soit permis d’évoquer par ailleurs une anecdote  révélatrice de la personnalité de Paulin. Il y a peu de temps, alors que son quatre-vingtième anniversaire s’annonçait, Paulin décidait de faire planter quelque six mille chênes à proximité immédiate de Nobressart. Son seul regret était qu’il ne pouvait plus lui-même assumer la tâche de plantation. Mais il voyait tout un symbole dans la plantation d’un arbre. Peut-on imaginer plus beau message de foi et d’espérance pour aujourd’hui et pour demain ?

F. Quelques fioretti  de Paulin :

« A quoi sert d’ajouter des années à la vie, si on n’est pas capable d’ajouter de la vue aux années ? »

« Ceux qui rebondissent, quel que soit leur âge, ne sont jamais vieux Il y a des gens qui sont vieux à 30 ans. A 97 ans, j’estime que ma grand-mère n’était pas vieille »

« Lorsque le chauve est mort, on dit qu’il avait de beaux cheveux… »

Lors de la première marche de Pâques de Namur à Arlon en 1989 : « Tout le monde savait que c’était impossible; sont venus trente imbéciles qui ne le savaient pas et qui l’ont fait »

« Ouvrir une université du troisième âge, c’est fermer une maison de repos »

« Si le premier âge est celui où les autres s’occupent de vous, et si le deuxième âge est celui où l’on s’occupe des autres, le troisième âge doit être celui où l’on s’occupe surtout de soi afin que d’autres n’aient pas à le faire »

« Les souvenirs sont de véritables pépites d’or que ne retient aucun tamis »

«  Nous encourageons le troisième âge à devenir actif, c’est-à-dire acteur et solidaire »

G. Deux textes qui lui tenaient particulièrement à cœur :

Ce poème de Victor Hugo est daté du 3 septembre 1847, veille de la date anniversaire de la mort de sa fille Léopoldine. Il relate le pèlerinage qu’il faisait au cimetière de Villequier où celle-ci fut enterrée :

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyères en fleur.

Paulin aimait évoquer la personnalité du RP. Camille Joset (1912-1992), résistant condamné à mort à deux reprises par l’occupant, et grand architecte de l’Université moderne. Ce texte éveille un écho particulier en ce centième anniversaire du premier conflit mondial :

Ne dites pas aux morts, aux grands morts de la guerre,
Quand vous vous rassemblez autour des monuments
Dans le deuil élevé à leur mémoire chère,
Que nous n’avons pas su respecter nos serments.
Ne dites pas aux morts que leur sainte victoire
Fut livrée aux partis et gâchée, oui, si bien
Qu’il n’en reste à peu près que des pages d’histoire,
Et que demain, peut-être, il n’en restera rien.
Ne dites pas à ceux qui donnèrent leur vie
Pour la grandeur d’un peuple et pour sa liberté,
Ce que nous avons fait depuis, de la patrie,
Et que dans l’univers s’affaiblit sa clarté.
Ne dites pas aux morts notre angoisse de vivre,
Alors qu’ils ont été si braves pour mourir,
Et que nous trébuchons, ainsi qu’une foule ivre
Indignes d’être heureux, résignés à souffrir.
Ne dites pas, surtout, aux grands morts de la guerre,
Si vous vous rassemblez, peu nombreux mais fervents,
Près d’une croix de bois, devant une humble pierre,
Que l’oubli s’insinue au cœur des survivants.

H. Paulin, notre ami

Te voici devenu malgré toi patriarche.
Des projets plein la tête, le cœur toujours en marche,
Et tu as pu garder, dynamique et fringant,
L’ardeur de tes racines, le bleu de l’œil d’enfant.
Tu portes nos espoirs, nos détresses et nos joies.
Tu accueilles chacun, disponible et heureux,
Tu rends vigueur et force au son de ta belle voix,
Puis tu reprends ta route, souriant, généreux.
Nous fêtons aujourd’hui l’ami, le Président.
Nous lui disons merci, en forme d’aquarelle.
Quel printemps pour l’UTAN, tes quatre fois vingt ans !
Laissons parler les cœurs, à toi gratitude et tendresse,
Amitié bondissante: ton rêve est bien réel,
Le passé est ferveur, l’avenir est promesse.

Un groupe d’étudiants de l’UTAN souhaitait surprendre Paulin dans le bâtiment des Ursulines en lui préparant une fête joyeuse pour ses 80 ans. Celui-ci n’a pu se rendre à l’invitation pour raison de santé, nous en étions tous consternés. Au nom des étudiants, j’ai rédigé le sonnet ci-dessus à son intention. Ensemble, nous avons sollicité le Conseil d’Administration qui a accepté notre suggestion de donner aux locaux de l’Institut des Ursulines le nom d’ « Espace Paulin Duchesne », rendant ainsi à notre Président et ami un  hommage permanent et affectueux.

Daniel Bertrand, professeur à l’UTAN